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18 novembre 2008 2 18 /11 /novembre /2008 17:01

Jean IV de Lespinay, un fidèle des autorités ducales ?

 

             En lisant aussi bien les documents d’archives que les ouvrages relatifs au règne d’Anne de Bretagne, le sentiment que l’on en tire est que Jean IV de Lespinay était un fidèle serviteur des autorités ducales. Cependant, un premier historien, Jean Kerhervé (1986), a laissé planer un doute sérieux sur cette fidélité, doute repris et augmenté sans plus de vérifications par d’autres auteurs : Dominique Le Page (1997) et Georges Minois (1999), suivis ensuite les yeux fermés dans les thèses de leurs étudiants (exemple de Nicole Dufournaud, 2007). Ce doute semble avoir été suscité par le fait que Jean IV et ses parents étaient considérés par ces auteurs comme des gens malhonnêtes, ce qui les a poussés à interpréter certaines sources comme des preuves de l’infidélité de Jean IV à l’égard des ducs et de la duchesse Anne, ou du moins de sa « fidélité » intéressée. Qu’en est-il exactement ?
 

Un homme « malhonnête » ne peut être fidèle

Ces auteurs font de Jean de Lespinay, avant et pendant sa charge de trésorier de Bretagne, un homme malhonnête, calculateur, ne faisant rien gratuitement, à la recherche permanente de bons « coups », volant allègrement le trésor ducal, cumulant les offices, les malversations et les arnaques avec des alliés membres d’un même réseau mafieux, prêtant au duché l’argent qu’il lui avait volé, digne héritier de ses parents, mis dans le même sac. Comment peut-on, dans ces conditions, être fidèle à ses maîtres ? Pour corser ces jugements de valeur, ils ajoutent que le futur trésorier avait fait le choix avec ses suzerains Rohan du « parti français » puis qu’en un tour de main, en 1488, il avait changé de position afin de mieux s’enrichir sur le dos du duché en faisant croire à son ralliement (cf. G. Minois).

Si l’on peut juger sévèrement les méthodes de gestion des comptables du trésor en Bretagne et ailleurs au XVe siècle et au début du XVIe siècle, il faut cependant rappeler les risques pris par ces comptables par ailleurs non rémunérés, redevables des exigences du pouvoir sur leur fortune personnelle. Beaucoup se sont ainsi appauvris. Il faut aussi rappeler que l’autorité ducale elle-même accordait aux officiers ducaux (et pas seulement aux comptables) des moyens d’enrichissement sur des opérations de négoce afin qu’ils se paient en partie de leur travail peu rémunéré : c’est l’exemple en 1443 (Dom Morice, Mémoires, t.II, col.1363-1364) de Jacquet de La Tousche, maréchal de salle du duc, afin de favoriser le mariage de sa fille avec Pierre fils d’Eonnet de Lespinay, le duc accordant à Pierre de Lespinay et à sa femme une exemption d’impôts sur 20 pipes de vins (environ 80 hectolitres) qu’ils pourront vendre à Plessé.

Mais le mot « malhonnête » appliqué à Jean de Lespinay, ses parents et sa famille en général par ces auteurs semble reposer plus sur les jugements de valeur des auteurs, sur le dossier d’accusation du XVIe siècle (où l’on parle de « malversations ») et sur les critères de l’époque actuelle que sur les réalités du XVe siècle finissant. Quant aux critères du pouvoir aux XVe-XVIe siècles, ils fluctuaient au gré de ses propres turpitudes, faisant parfois fi du droit en vigueur : c’est le cas par exemple des héritiers poursuivis alors qu’ils avaient refusé la succession du parent débiteur, ou des accusations sans preuve faites afin d’obliger l’accusé à la difficile preuve contraire, ou de la saisie et de la vente des biens des alliés non héritiers, etc.

              La supposée malhonnêteté du trésorier semble donc accrue par le fait de sa supposée fourberie, choisissant ses options politiques en fonction de ses appétits d’escroc. C’est ainsi qu’il est passé subitement du parti français au soutien du régime breton qu’il pille par ailleurs… Qu’on en juge par ces quelques extraits :
 
J. Kerhervé (1986, t.I, p.54) : Jean de Lespinay « était vassal de la seigneurie du Fresnay en Plessé et arrière-vassal de la seigneurie de Blain (aux Rohan, ce qui explique que, au cours de la guerre de Bretagne, il ait pendant un certain temps du moins, tenu le parti du roi) ».

 

D. Le Page (1997, p.32) : Anne de Bretagne « a voulu aussi récompenser un officier, qui après une période d’hésitation (148), avait su rester fidèle aux autorités ducales, au péril même de sa vie ». Note 148 : « Il avait pendant un moment perçu le fouage pour le vicomte de Rohan, J. Kerhervé, Cat., op. cit., t.I, p.54. »

 

G. Minois (1999, p.253) : « « Le 14 avril [1489], elle [la duchesse Anne] se laisse également persuader de nommer comme trésorier général Jean de Lespinay. Cet arrière-vassal du vicomte de Rohan a choisi par calcul le camp d’Anne, et plus particulièrement celui de Philippe de Montauban, à qui il doit sans doute sa promotion. Âgé de quarante neuf ans, il a derrière lui une longue carrière d’administrateur dans le domaine ducal, au cours de laquelle il s’est bâti une solide fortune par des pratiques malhonnêtes qu’il va perpétuer dans son nouveau poste, et dont l’ampleur sera révélée par les enquêtes qui suivront son décès. »

 

             Peut-on rappeler que les Rohan, officiers des rois de France, étaient aussi alliés des ducs de Bretagne leurs cousins et que pendant les guerres franco-bretonnes les Rohan de Blain, suzerains des Lespinay à travers les Volvire seigneurs de Fresnay à Plessé, ont louvoyé entre le parti du roi de France et celui du duc de Bretagne (voir dossier « Les suzerains des Lespinay ») ? Après avoir fait partie de la ligue des barons bretons pro-français contre le duc François II, Jean de Rohan, vicomte de Léon et seigneur de Blain, devenait en avril 1488 un des chefs de l’armée bretonne du Duc François II contre les Français qui avaient envahi la Bretagne avec son aide (Dom Lobineau, Histoire de Bretagne, 1707, p.784) : si les Lespinay étaient ses arrières-vassaux, ils étaient alors dans le camp du Duc. Mais en septembre 1488, dès le lendemain du décès du Duc, Jean de Rohan se battait du côté français pour obtenir le mariage d’Anne de Bretagne et de sa sœur avec deux de ses fils (Dom Lobineau, id., p.792), alors que Jean IV de Lespinay, son arrière-vassal, entrait au service de la duchesse…
 

Un homme fidèle peut-il être malhonnête ?

             En réalité, rien ne prouve que Jean de Lespinay, officier ducal depuis 1474 (nous n’avons pas d’éléments de preuve suffisants pour avancer une date antérieure), avait intérêt à prendre un parti opposé au duc puis à la duchesse qu’il servait. Toute sa vie, ses activités semblent montrer au contraire qu’il est, comme ses parents, un fidèle du duché et que cela a été un bon choix qui lui a permis de s’enrichir mais ensuite d’avoir la totalité de son patrimoine saisi à sa mort… Dominique Le Page, bien que très accusateur à l’égard de Jean IV, en témoigne lui-même puisqu’il ajoute qu’il « avait su rester fidèle aux autorités ducales, au péril même de sa vie » citant en note : « Notamment en décembre 1488 à Redon lorsque la ville fut assiégée par le maréchal de Rieux, cf. Bertrand d’Argentré, L’histoire de Bretaigne, des Roys, Ducs, Comtes et Princes d’icelles (…), Rennes, 1613, p.1118 ». Il s’agit en fait du siège de Guérande en mai 1489.

              L’expression « au péril même de sa vie » est peut-être excessive puisqu’à cette époque on ne passait pas par les armes à l’issue d’un siège les officiers du duché, surtout non armés, qui déplaisaient aux grands aristocrates tels que le maréchal de Rieux. Cependant, il y avait bien péril (blessure, emprisonnement, exaction), car tout est possible au cours du pillage mené par l’assiégeant s’il est vainqueur.

             Le 19 juin 1487, lors du siège de Nantes par les Français, le duc François II avait dû se réfugier chez Pierre Guyolle, beau-frère de Jean IV de Lespinay, pendant que le château de Nantes était bombardé. Cette maison avait été « franchie » en 1475 à condition de servir à loger les ambassadeurs étrangers. Cela montre que le beau-frère et la sœur du trésorier étaient des fidèles du Duc, comme très certainement le trésorier lui-même (cf. Marquise de Lespinay, Jehan de Lespinay…, 1937, p.76).

             En effet, après être devenu trésorier de Bretagne le 14 avril 1489, Jean IV de Lespinay est assiégé avec Philippe de Montauban à Guérande le 23 mai 1489 par le maréchal Jean de Rieux, tuteur d’Anne de Bretagne. Il faut préciser que Jean de Rieux n’est pas membre du parti français mais qu’il a des intérêts opposés à ceux de Philippe de Montauban. En voici le récit fait par Dom Lobineau (Histoire de Bretagne, t.I, Paris, Veuve François Muguet, 1707, p.800) :
 
« Il n’estoit pas facile de tromper la Duchesse, pendant qu’elle auroit auprès d’elle le Chancelier de Montauban, qui ne s’endormoit point sur les démarches du Mareschal, et qui faisoit éviter tous ses pièges à la Duchesse ; aussi le Mareschal ne haïssoit-il rien tant au monde que le Chancelier, et aïant esté informé vers le mois de Juin que le Chancelier, le Trésorier Général Jean de L’Espinai et quelques autres officiers de la Duchesse estoient allez à Guerrande pour quelques affaires, le Mareschal les y fit aussi-tost assiéger par ceux du Croisic et par quelques autres troupes. Mais la Duchesse aïant appris le danger où se trouvoit l’homme du monde en qui elle avoit le plus de confiance, envoïa à son secours le Comte de Dunois, Jacques Guibé Lieutenant du Prince d’Orange, Capitaine de cent Gentilshommes de l’Hostel, Gilles de Condest, Chevalier, Capitaine des Archers de la garde, Jean de Louan, Capitaine des gens de guerre du Duc d’Orléans, avec une partie des Allemans qui estoient en Bretagne et quelques autres troupes, qui firent lever le siège. »

 

             C’est probablement ce texte qui inspira G. Minois lorsqu’il écrivit que Jean IV de Lespinay avait choisi par calcul le camp de Philippe de Montauban, chancelier de Bretagne. Peut-être avait-il aussi choisi par calcul d’être assiégé avec lui ? On voit là beaucoup de suppositions, d’insinuations, un manque de sérénité et de recul peu dignes d’historiens professionnels.

            Mais les traditions Lespinay rappellent aussi que le manoir familial fut incendié (probablement vers 1487-1488) par les « ennemis » de la Bretagne, c’est-à-dire les Français, lors des guerres franco-bretonnes, Jean IV le trésorier étant du parti de son prince (le Duc François II), comme l’écrit vers 1665 Jacob de Lespinay à sa cousine Anne, épouse de Claude Goyon :
 
« aut. jean qui fut conseiller du Roy, et receveur jeneral du duché de Bretagne, Lequel Tenant le parti pour son Prince le feu fut mis par les ennemis dans sa maison de Lespinay qui estoit maison-forte pour resister dans se temps la aux cources ennemis, leql. dt. sr. receveur général épouza bertranne Robelot de la maison de la volletoy. » (Bibl. nat., mss. fr., Carrés de d’Hozier, n° 22.349)

            Cette tradition a été transcrite par erreur par un d’Hozier, juge d’armes de France, à partir d’une « note domestique faite en 1743 » sous cette forme :
 
  « (…) le feu fut mis dans la maison de Lespinay, le thresorier (Jean de Lespinay) tenant le party pour le Roy du temps des guerres des ducs de Bretagne et des Comtes de Poitou. » (Bibl. nat., mss. fr., Carrés de d’Hozier, n° 22.349)

 

              Ce dernier texte, non critiqué par les historiens, est un enchevêtrement d’informations contradictoires : il n’y a pas eu de guerres entre la Bretagne et le Poitou à l’époque où vit Jean IV de Lespinay. Il est vrai qu’il est difficile d’écrire dans la France de 1743 qu’un Lespinay s’est opposé aux Français (donc au roi de France), qui ont incendié sa maison en représailles. On ne voit pas l’intérêt de tenir le parti du roi de France dans une guerre qui concernerait la Bretagne et le Poitou ; pourquoi a-t-on incendié dans ce cas le manoir de Lespinay si son propriétaire était neutre ? Retenons qu’en effet le feu fut mis dans la maison du trésorier : mais était-il déjà trésorier (avril 1489) ? Si oui, Jean IV était alors le serviteur dévoué de la duchesse et pas encore de son futur époux le roi de France : dans ce cas le feu a été mis par les Français (ou par les troupes du maréchal de Rieux) et Jean IV n’était pas du parti du roi de France. S’il n’était pas encore trésorier, cas le plus probable, le feu a été mis en 1488, en pleine guerre franco-bretonne, alors que les suzerains des Lespinay, les Volvire, délaissaient leur seigneurie de Fresnay à Plessé. À cette époque, Jean IV tenait divers offices ducaux (dont la recette du Gâvre, qui dépendait du Duc) et ne pouvait se permettre de prendre le parti du roi de France en étant en même temps au service du Duc. Par conséquent, ce texte rédigé 255 ans après les événements confond Roi et Duc, Poitou et France, du fait même que les Lespinay se sont ensuite installés en Poitou et ont servi les rois de France après avoir servi les ducs de Bretagne. Le texte à prendre en compte ici est donc le plus ancien, même s’il peut être discutable, c’est-à-dire celui rédigé vers 1665 par Jacob de Lespinay, et non la note domestique anonyme non conservée de 1743.

             Aucune preuve n’existe donc pour le moment que Jean IV de Lespinay ait pris le parti du roi de France et qu’il ait suivi par obligation les choix des Rohan dont il n’était qu’un arrière-vassal. La preuve contraire existe même, puisque Jean IV devient trésorier de Bretagne en avril 1489 alors que Jean de Rohan n’est pas encore complètement rallié à Anne de Bretagne. 
 

Pierre tombale contenant le coeur du trésorier, placée " au pied des marches du sanctuaire de l'Eglise St Yves à Paris(Collection Gagnières)

"Ci gist le cuer de noble homme Jean de Lespinay, Seigneur du Chaffault et de Malalrit, fils du Sr  de Lespinay, Trésorier général de Bretagne, lequel décéda le 20e jour d'apvril 1517, priez Dieu pour lui"

 

 

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Published by Famille Lespinay - dans Jehan de Lespinay et sa famille
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