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L’héritage du trésorier ou « l’affaire Lespinay »

 

En résumé…

 


              Il n’est pas facile d’exposer aux yeux du public des informations que l’on pense être plutôt du domaine privé. C’est le cas, pour nous, de l’histoire familiale. Mais celle-ci entre parfois dans le domaine public lorsqu’un ancêtre a particulièrement intéressé des historiens par son implication dans une période particulière de l’histoire de France, d’autant plus lorsque certaines des informations publiées peuvent paraître contestables. Plusieurs membres de la famille Lespinay/l’Espinay ont ainsi été l’objet de travaux d’historiens, soit inutilement louangeux, soit excessivement accusatoires. Jean IV de Lespinay (ca.1445-1524), dernier trésorier de la duchesse Anne de Bretagne, en est un exemple particulier, surtout après la publication d’une batterie de travaux donnant l’impression que ce personnage était membre d’une famille mafieuse et malhonnête dont les malversations étaient l’unique mode de vie et les richesses, issues de vols répétés, incalculables.

              Si l’un des descendants du trésorier réagit publiquement aux travaux le concernant, il pourrait laisser croire qu’il veut en tirer gloire ou qu’il souhaite manipuler l’histoire pour réhabiliter un inestimable ancêtre au passé douteux. Pour nous, il s’agit surtout d’assumer nos ancêtres en connaissance de cause, en apportant sur ce blog toutes les sources et tous les éléments de réflexion utiles. L’ensemble de ces notes, qui apparaissent ici disparates et parfois répétitives, pourra servir une fois complétées et remises en ordre à un ouvrage sur ce que des historiens récents ont appelé « l’affaire Lespinay » et que nous appellerions plutôt « l’héritage du trésorier ».


             « L’affaire Lespinay » : Jean IV de Lespinay, trésorier général de Bretagne de 1489 à 1491 et de 1498 à 1524, est décédé le 30 juillet 1524 sans avoir rendu 7 années ½ de comptes, ce qui en faisait le débiteur de l’État. En outre, le pouvoir royal a fait peser une suspicion sur l’honnêteté de sa gestion depuis l’origine de ses activités, suspicion étendue à l’ensemble de son équipe, de ses collègues et de sa famille, facilitant ainsi les manœuvres du roi de France pour contrôler les finances bretonnes. Ses biens ont donc été saisis et donnés en 1527 à Louis du Perreau, gentilhomme de la chambre du roi, avant que les héritiers aient eu le temps et les moyens de rendre les comptes du trésorier. Ces « héritiers », devenus sans héritage, ont été poursuivis jusqu’aux petits-enfants et arrières-petits-enfants alors même qu’ils n’avaient pas hérité du trésorier.

              Le dossier d’accusation pose de nombreux problèmes et comporte de nombreuses erreurs et mauvaises interprétations. Des historiens ont repris le dossier accusatoire du pouvoir et, pensant prouver les « malversations » du trésorier, ont essayé de les replacer dans une suite d’activités délictueuses, « malhonnêtes », menées par les ancêtres du trésorier, ses collatéraux et ses descendants. Ils ont cherché parfois des preuves là où il n’y en avait pas et fait des interprétations accusatoires à partir d’informations erronées. L’une des nombreuses « preuves » accumulées par ces historiens est l’immense richesse du trésorier, alors qu’on s’aperçoit qu’à sa mort ses deux domaines principaux, Lespinay et Tremar, étaient hypothéqués et sa fortune largement inférieure aux dettes de sa charge de trésorier. À la lecture des sources, si Jean IV de Lespinay n’était peut-être pas si bon gestionnaire et s’il était peu pressé de rendre compte pour diverses raisons, il n’était certainement pas « malhonnête », ni ses ancêtres, ni ses descendants.

              Mais, selon certains, la famille actuelle Lespinay/l’Espinay aurait fondé son existence sur deux siècles de malversations et d’escroqueries : une honte pour l’histoire de Bretagne (et de France). Si ces accusations se dégagent des travaux actuels, elles n’ont pas été soutenues à ce point par les autorités et les historiens des XVIe-XVIIe siècles, qui n’ont pas tenu rigueur aux Lespinay des « malversations » non prouvées de leurs ancêtres. C’est parce que nous pensons que les accusations portées contre le trésorier de Bretagne Jean IV de Lespinay sont discutables, sans ignorer certaines inconséquences éventuelles de sa gestion, tenant compte aussi des nécessités politiques et des responsabilités du pouvoir, que nous nous sommes lancés dans cette recherche. Si même nous avions accepté la thèse de l’accusation, celle des « malversations », cela ne nous aurait pas dispensé d’une telle recherche, mais il n’aurait probablement pas été nécessaire de la rendre publique.

              Cette « affaire » du trésorier Lespinay étant devenue publique depuis longtemps, rien ne nous empêche aujourd’hui de l’examiner de façon aussi scientifique que les auteurs, avec les connaissances particulières que nous avons sur cette famille et que les historiens ne peuvent avoir du fait du nombre d’acteurs et de l’étendue des sources qu’ils doivent maîtriser.


              Les travaux des historiens de la fin du XXe siècle nous apportent des informations passionnantes sur les Lespinay des XVe et XVIe siècles et leur place dans l’histoire de Bretagne. Ils soulèvent néanmoins un certain nombre de critiques. Par exemple :

- la méconnaissance de l’histoire familiale des Lespinay

- la non prise en compte des autres familles homonymes contemporaines (au moins cinq en Bretagne)

- la trop grande confiance accordée à des généalogies et à des parentés hypothétiques

- l’importance donnée à des réseaux de parenté et de clientèle incertains

- la reprise des arguments de l’accusation, provenant de dénonciateurs sujets à caution, fustigeant les héritiers qui refusent une succession ou ne l’acceptent que sous bénéfice d’inventaire

- la transformation de soupçons contestables en certitudes, ou d’absences de données en preuves par défaut

- la non vérification des titres de propriété, attribuant au trésorier des biens saisis qui ne lui appartenaient pas

- l’évaluation fantaisiste du patrimoine des Lespinay (que nous avons donc tenté de reconstituer, bien que partiellement)

- les nombreux jugements de valeur peu acceptables de la part d’historiens qui, sans arguments sérieux, ont fait des Lespinay des gens intéressés qui ne faisaient rien sans arrière-pensée

- le parti pris dans l’étude, souvent très partielle, des arguments de la défense (que certains auteurs ignorent même complètement)

- les diverses erreurs suscitées par le parti pris (par exemple à propos du « cumul » de fermes et d'offices, avec dates erronées et minimisation du partage des activités entre plusieurs personnes)

- la suspicion portée sur le petit-fils (Guillaume de Lespinay) et l’arrière-petit-fils (Pierre de Lespinay) du trésorier, résistant aux saisies répétées de la Chambre des comptes de Nantes, alors qu’ils avaient obtenu des décisions de justice en leur faveur

- la suspicion de tromperie à l’égard du pouvoir par Jean IV, Guillaume et Pierre de Lespinay, due à une incompréhension des sources utilisées

- une hésitation à prendre en compte les responsabilités du pouvoir, parce que le dossier d’accusation contre Jean IV et son petit-fils Guillaume était trop affirmatif, cependant sans preuves

- l’incompréhension des règles du droit coutumier breton

- etc.

              Finalement, le meilleur travail sur le trésorier de Lespinay est l’article de Dominique Le Page : « Jean de Lespinay, trésorier et receveur général de Bretagne, 1448-1524 », in : Bretagnes, art, négoce et société de l’Antiquité à nos jours, Mélanges offerts au professeur Jean Tanguy, Brest, Association des Amis de J. Tanguy, 1996, p.215-227. En effet, malgré certains points litigieux, il prend en compte toutes les données utiles pour comprendre dans quel système avait été en quelque sorte piégé Jean IV de Lespinay. Un autre historien, Philippe Hamon (« Messieurs des finances ». Les grands officiers de finance dans la France de la Renaissance. Paris : Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 1999, XXXVII + 506p.) a aussi largement fait la part des choses, même s’il a repris comme d’autres auteurs et sans les vérifier des erreurs ou des interprétations discutables des historiens Jean Kerhervé et Dominique Le Page dans leurs thèses respectives.

              Nous avons donc mis dans ce blog à la fois des données inédites sur les Lespinay des XVe-XVIe siècles – sans rechercher à être exhaustif (il aurait fallu choisir entre la généalogie détaillée et l’histoire familiale synthétique) puisque la recherche est centrée sur Jean IV de Lespinay – et des extraits, parfois commentés, des travaux qui ont renouvelé en même temps l’histoire de Bretagne et celle des Lespinay (mais dont certains frisent la diffamation à propos des Lespinay, comme le livre de Georges Minois, Anne de Bretagne, Paris : Fayard, 1999, 571p.).

             Un Lespinay/l'Espinay, même universitaire, n’étant pas crédible pour écrire sur le dernier trésorier de la Bretagne indépendante, un blog nous semble pour le moment le meilleur moyen d’apporter un autre éclairage, d’en discuter et de susciter des réactions (rares actuellement).


Charles de Lespinay

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