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Les Lespinay de Plessé et le trésorier Jean IV de Lespinay


Avertissement : Les recherches que nous proposons ici concernent les débuts de l'histoire bretonne connue des Lespinay (XVe-XVIe siècles), en particulier la place de Jean (IV) de Lespinay, trésorier de Bretagne, décédé en 1524, qui par ses relations a donné à cette famille son importance pour les siècles suivants, négociant des alliances familiales et politiques à haut niveau, des offices, des acquisitions foncières pour ses enfants, petits-enfants et collatéraux. On verra qu'à l'appui inconditionnel de la duchesse Anne de Bretagne pour laquelle le trésorier avait risqué sa vie, s'est ajouté l'appui des Rohan, suzerains des Lespinay et parents par alliance de Guillaume de Lespinay (petit-fils du trésorier), qui s'est révélé très efficace au moment du protestantisme et de la restitution, par des artifices étonnants, des biens saisis sur le trésorier à sa mort. Cette histoire a entraîné des considérations parfois haineuses d'historiens bretons récents. On essaiera ici de faire la part des choses en tentant de se replacer dans le contexte de l'époque, en corrigeant certaines erreurs ou certains jugements de valeur et en revoyant certaines interprétations douteuses.

Introduction

           
            Depuis de longues années, nous accumulons des données sur les Lespinay et leurs relations familiales, au début de façon très généalogique et peu scientifique, à Nantes, à Angers, à Paris et à Bruxelles. Après des études universitaires de droit et d’histoire, nous avons été tenté un moment par une thèse sur la succession du Perreau, clé importante de la stratégie d’ascendance des Lespinay dans la société du XVIe siècle. Notre doyen, historien du droit, nous en a découragé car à l’époque un tel sujet n’était pas considéré comme sérieux, trop élitiste (la noblesse), trop régional (la Bretagne, les Pays-Bas espagnols), trop impliqué (nos propres ancêtres) donc sans le recul scientifique nécessaire et la portée générale requise. Même un article ne nous était pas conseillé.

           Après les thèses des historiens Jean Kerhervé (1986), puis Dominique Le Page (1995) sur les financiers bretons et les poursuites intentées contre eux, et enfin celle de Nicole Dufournaud sur les femmes au XVIe siècle dans la France de l’Ouest (2007), excellentes sur de nombreux points, mais erronées et parfois outrancières en ce qui concerne les Lespinay et un certain nombre de victimes des pouvoirs d’alors, il nous a été de nouveau déconseillé d’écrire un article pour faire le point. Cet article aurait été jugé comme non scientifique puisque fait par un descendant, donc partial, face à des travaux scientifiques soutenus brillamment devant trois jurys de très haut niveau. Or, comme le montre la thèse de Nicole Dufournaud (2007) ou le livre du grand historien Georges Minois (1999), on peut s’égarer en reprenant sans les vérifier les thèses et les hypothèses des autres.

Le problème est qu’il est très difficile de réussir des travaux comme ceux qui ont été menés, sans faire une prosopographie poussée des principaux acteurs étudiés, ce qu’ont tenté les auteurs, souvent brillamment. Or ces travaux, remarquables au vu du nombre considérable des acteurs étudiés et des archives utilisées, malgré des études de cas poussées, démontrent en ce qui concerne les Lespinay une insuffisance qui a entraîné des erreurs monumentales accompagnées de jugements de valeur déplacés chez des historiens, d’interprétations fausses ou hasardeuses (mais par ailleurs, ils nous apprennent beaucoup sur les Lespinay et leur entourage, ou « réseau »). Il est possible de juger des actions du passé à partir de la déontologie du présent, mais il faut aussi tenir compte de la façon dont le droit est perçu à l’époque concernée tant par le pouvoir que par les justiciables ou les sujets de droit. Ce travail n’a pas été réellement fait par les auteurs cités (malgré les efforts de Nicole Dufournaud, non juriste) et c’est dommage car ils en avaient les moyens puisqu’ils disposaient de nombreux documents, dont les mémoires en défense écrits par les héritiers afin de tenter d’échapper aux poursuites intentées par le pouvoir et aux dettes de leurs proches à l’égard de l’État.

 

1. Des interprétations hasardeuses

Commençons par certaines interprétations fausses ou hasardeuses, avant d’aborder quelques erreurs aux conséquences lourdes, car ce sont ces interprétations et les jugements de valeur qui les accompagnent qui ont rendu les erreurs commises plus graves encore par les implications qui seraient considérées aujourd’hui comme injurieuses à l’égard de 4 générations de Lespinay (sans compter les accusations directes et les sous-entendus à l’égard des autres membres de cette famille).

Le dossier d’instruction des responsabilités des financiers bretons aux XVe-XVIe siècles paraît être un dossier presque uniquement à charge, alors que les auteurs donnent des informations qui auraient pu être utilisées à décharge, ou en citent d’autres qu’ils n’explorent pas parce qu’à décharge et donc viciées par la partialité des coupables (n’y a-t-il pas aussi partialité de l’accusateur ?). C’est l’impression générale qui se dégage des travaux cités et des articles ultérieurs des auteurs. Il est vrai que les accusations portées par le pouvoir français contre Jean IV de Lespinay, trésorier général de Bretagne, sont suffisamment graves pour entraîner une condamnation à mort, selon la jurisprudence pénale de l’époque, ce que son décès en 1524 lui a évité. Ce fut le cas de Jacques de Beaune, surintendant des finances de François Ier, pendu en 1527 sans preuves suffisantes (ses malversations se sont révélées inexistantes par la suite).

Les interprétations se fondent pour la plupart sur le rapport d’un petit officier, Cosnoal, qui avait été récusé un moment par le trésorier Lespinay pour, semble-t-il, des erreurs de gestion. Les accusations de Cosnoal contre les financiers bretons, reprises par la Chambre bretonne des comptes et le pouvoir royal, demandent donc à être prises avec précautions. En outre, au début du XVIe siècle, les méthodes de gestion des finances publiques sont en train de changer : ce qui était « normal » au XVe siècle – dont les rares moyens de rémunérer les comptables publics (redevables comme aujourd’hui sur leurs biens propres), non payés – n’était plus admis dans la France qui s’unifiait après la mort d’Anne de Bretagne en 1514.

1) Première interprétation par le degré d’absurdité : l’acceptation d’une succession sous bénéfice d’inventaire serait un moyen pour les « héritiers » de refuser leur responsabilité, une escroquerie, un vol, une malhonnêteté flagrante à l’égard de l’État. Ce serait aussi un moyen de faire traîner la reddition des comptes pour s’enrichir un peu plus, puisque l’héritier sous bénéfice d’inventaire serait censé continuer à faire du profit pendant l’inventaire, par exemple grâce à des indemnités versées pour rendre les comptes. En fait, cette accusation vient du rapport Cosnoal, repris par le pouvoir. Or l’acceptation d’une succession sous bénéfice d’inventaire était pratiquée dans la plupart des régions de France, de droit écrit comme de droit coutumier, et elle existe toujours aujourd’hui dans le droit français afin d’éviter d’obliger des héritiers à accepter une succession trop onéreuse pour eux.

2) Autre affirmation : il serait anormal que quelqu’un qui refuse une succession tente d’échapper à l’obligation de rendre des comptes sur cette succession, et donc normal que l’on mette en prison « l’héritier » défaillant qui a voulu échapper à ses « obligations », comme cela a été le cas de Guillaume de Lespinay, petit-fils du trésorier Lespinay (décédé sans avoir rendu ses comptes sur 8 années). Les auteurs ont même assuré que Guillaume de Lespinay avait quelque temps échappé sournoisement à ses obligations grâce à l’aide des Rohan : c’est possible, mais c’est une interprétation. En fait, rien ne dit dans les textes juridiques d’alors qu’un héritier sous bénéfice d’inventaire a l’obligation de faire lui-même cet inventaire, même si c’est une pratique qui a perduré jusqu’à la Révolution. C’est à la demande de « l’héritier » que cette possibilité lui est offerte. Lorsqu’il ne souhaite pas ou plus remplir cette charge, il peut se soustraire cependant à cette obligation en refusant définitivement la succession. Les poursuites contre les descendants non héritiers sont une pratique habituelle des Chambres des comptes et du pouvoir, contraire au droit, qui permet au pouvoir de se payer sur les biens d’autres personnes non débitrices à son égard, mais à qui incombe la charge de la preuve contraire…

3) On affirme aussi que les héritiers qui sont chargés de la reddition des comptes font exprès de faire traîner la remise des comptes pour gagner de l’argent (« pour les contrôlés, un impératif : gagner du temps », Guillaume de Lespinay est donné comme l’exemple-type, uniquement à partir du dossier à charge du procureur de la Chambre des comptes). D’une part, tous ne sont pas payés, ou indemnisés, pour le travail effectué. D’autre part, malgré les indemnités parfois versées, ils n’ont pas la possibilité de faire leur travail, faute d’entrer en possession des documents utiles. Etant « héritiers », il est normal que le pouvoir se méfie d’eux et leur donne au compte-goutte ces documents. Cependant, on ne peut tous les accuser d’utiliser l’acceptation sous bénéfice d’inventaire couplée avec l’utilisation « systématique » de délais qui paraissent fort long au pouvoir (et aux historiens), surtout lorsqu’ils sont en prison, pour « rober » le roi à l’instar des accusations portées contre le défunt dont ils doivent rendre les comptes. Et si les héritiers sont tous des escrocs, pourquoi leur confier la reddition des comptes ? Il aurait fallu s’intéresser à la mauvaise foi systématique de l’administration, pressée par le roi de faire rentrer des fonds et ne pas envisager systématiquement les désaccords entre institutions judiciaires comme dues aux manœuvres non justifiées de Guillaume de Lespinay. On ne peut hélas demander aux historiens d’être compétents en droit, mais dans ce cas ils auraient dû être plus réservés...

4) Les financiers pratiquaient outrageusement le cumul des charges et les malversations : si les Lespinay se sont enrichis à Plessé c’est qu’ils étaient financiers et donc malhonnêtes, depuis plusieurs générations, cumulant plusieurs charges financières (ferme des impôts, recettes ducales, activités notariales, etc.). En fait, l’enrichissement de Jean III ne semble pas lié aux éventuelles fonctions financières qui ont pu lui être attribuées (en 1446, et 1460-1465) et ses achats dont on est sûr ne sont pas nombreux, très étalés dans le temps et sans lien apparent avec ses activités supposées. Rien ne prouve l’existence d’une lignée de financiers, de notaires ou de gens malhonnêtes chez les Lespinay (ou les Parageau ou toute autre famille de financiers). Il faudrait prouver l’existence d’une « lignée », de « financiers » avant Jean III, de « notaires », de « malhonnêtetés » : on affirme ici sans preuve. Les valeurs supposées « détournées » ne sont pas étudiées (rentes, valeurs foncières), pas plus que n’est estimée en contrepartie la valeur du travail effectué et des dépenses engagées. Tout achat de biens est supposé fondé sur une malversation…  dont le montant estimé est pourtant très largement supérieur à la valeur de ces biens, comme c’est le cas pour le trésorier Lespinay. Où est passé le reste des sommes supposées détournées ?

5) Si les héritiers du trésorier étaient poursuivis, c’est donc que le trésorier était coupable. C’est en effet lui qui a eu le plus d’activités financières, considérées comme malhonnêtes. Certains de ses « cousins » Pinart (le lien de parenté reste à prouver) ayant été inquiétés pour la gestion de leurs charges financières, il était normal que Jean IV de Lespinay soit, comme son père, aussi peu honnête qu’eux. Pour monter ces accusations, 1) on est parti des poursuites relatives à la gestion du trésorier, après sa mort, estimées fondées même sans preuves, 2) on a ensuite, pour justifier le dossier à charge, diabolisé à rebours toute son existence, celle de ses ancêtres, celle de ses cousins, l’utilisation de son réseau familial, et 3) on a enfin soupçonné et même accusé sa descendance de complicité sur trois générations…

6) Si l’État accuse, c’est qu’il a des raisons. Les mémoires en défense des poursuivis ne sont pas recevables parce que de mauvaise foi. La mauvaise foi du pouvoir lui-même n’est pas réellement envisagée. Même la maladie de Guillaume de Lespinay qu’il invoque pour sortir de prison est considérée comme une échappatoire ; et pourtant il meurt épuisé à 45 ans après avoir rendu tous les comptes de son grand père, uniquement sur le passif (83.465 livres) puisque les documents relatifs à l’actif ne lui auraient pas été fournis (mais un document parle d’acquits pour un montant d’un million-or retenus par la Chambre des comptes de Nantes pour rembourser les créanciers…). En outre, on ne parle plus des créances du trésorier sur le duché (environ 60.000 livres) : ont-elles été remboursées ? On ne parle pas non plus de la valeur des biens saisis (moins de 20.000 livres) qui aurait dû aussi venir en déduction du passif. C’est pourquoi D. Le Page suppose que cette valeur n’a pas été comptée, peut-être pour punir le trésorier de son crime… Guillaume laisse à sa mort sa femme, son fils Pierre et son frère Samson se battre au nom des Lespinay et des du Chaffault pour défendre leurs droits, non pas sur l’héritage du trésorier qu’ils ont refusé, mais sur les biens qui ne faisaient pas partie de cet héritage et qui ont été saisis, donnés et parfois vendus.

7) Jean IV de Lespinay aurait commis de colossales malversations, se montant à plus de 80.000 livres. Et cependant, d’autres ont des comptes en déficit pour des montants plus élevés, sans pour autant être considérés comme colossaux : par exemple 100.000 livres pour Olivier Barrault en 1500, Gilles Lesné en 1525 et Charles Luillier en 1529, uniquement pour la Bretagne. Pourquoi cette différence de traitement ?

8) Les mariages des Lespinay sont faits en vue de voler la famille alliée. Les Lespinay, de même que Jean des Roussières volent même leurs enfants. Les mères volent leurs filles, etc. Ces affirmations (Nicole Dufournaud) viennent d’une méconnaissance du droit coutumier, en particulier breton. Le fait que des filles soient citées comme « juveigneures » ne leur donne pas un droit égal aux biens de la succession. La part principale de l’aîné, monopolisant les biens nobles du père, est attribuable à la fille aînée en l’absence d’héritier mâle. Il est donc normal en droit coutumier que les filles « cadettes » n’aient pas les mêmes droits que l’aînée, de même que les filles n’ont pas les mêmes droits que les garçons (on peut ne pas être d’accord aujourd’hui et l’écrire, mais il faut aussi et surtout tenir compte des us et coutumes de l’époque).

9) Chez le même auteur, les douaires des épouses sont considérés comme un vol des héritier(e)s du défunt mari, alors que le système des douaires, qui bloquent le partage final de la succession d’un père même y compris pour les enfants d’un premier lit, est tout à fait normal en droit coutumier breton. L’auteur fait cette constatation chez Jean des Roussières mais ne le note pas pour Louis du Perreau où les douaires sont bien plus importants et objet d’une longue procédure judiciaire.

10) Les contrats de mariage seraient en pays de droit coutumier le moyen de contourner les règles coutumières et les usages locaux. Nous savons que, si les contrats sont autorisés par le droit, ils ne peuvent être contraires au droit, coutumier ou non. Par conséquent, le contrat de mariage ne peut déroger au droit coutumier que si cela est précisé dans ce droit lui-même. En règle générale, le contrat précise les règles coutumières, les interprète ou intervient dans des domaines non clairement explicites. L’utilisation du terme « contourner » est un procès d’intention.

11) Les Lespinay (Jean IV, Jean V son fils, Guillaume son petit-fils) ont intérêt à voir mourir au plus vite Marie du Chaffault, épouse de Guillaume, pour s’enrichir. Affirmation surprenante, d’autant plus qu’il s’agit d’une alliance hypergamique au profit des Lespinay dont la valeur n’est réelle qu’en cas de naissance d’une descendance qui héritera ainsi du sang illustre de la mère. Or les mariages ne semblent vus (par N. Dufournaud) que comme moyens d’enrichissement et non comme moyens d’ascension sociale ou de constitution de clientèle ou de réseau, comme l’a très bien montré l’historien Michel Nassiet.

Etc. etc.

 

2. Des erreurs décisives

Les erreurs sont peu nombreuses au vu de l’énorme travail effectué par les auteurs cités, mais elles ont des conséquences fâcheuses aussi bien pour la connaissance historique que pour l’image des Lespinay et de leurs alliés. Nous n’en donnerons que quelques unes, succinctement.

Cumul des offices du futur trésorier : les chevauchements sont plus rares qu’affirmé et les offices sont souvent partagés entre plusieurs titulaires. La correction des erreurs de dates montre que les cumuls ont été provisoires et peu nombreux. Il y a de plus confusion entre le trésorier et son fils homonyme. Enfin, le degré d’enrichissement par rapport aux coûts des offices n’est pas évalué.

Oubli des créances détenues par le trésorier sur les débiteurs du trésor ducal. On n’a retenu que les dettes. Cependant, le trésorier a fait savoir en 1523 que, par exemple, il détenait des créances sur M. de Lanvaux, financier décédé, qu’il n’arrivait pas à recouvrer. Dubitativement, les auteurs font savoir que la Marquise de Lespinay par deux fois cite l’exemple de M. de Lanvaux qu’ils n’ont pu vérifier, alors même que la source concernant ce document est mentionnée dans l’ouvrage sur Jehan le trésorier et qu’elle se trouve parmi les documents du fonds des Carrés de d’Hozier, que les auteurs ont consultés.

Oubli des biens personnels du trésorier, venus en caution des impôts non rentrés : pourquoi dire qu’il s’est enrichi de façon outrancière si ses biens saisis n’ont pas pu compenser les détournements qu’il était censé avoir fait ? Où a-t-il caché le reste de son « immense fortune » ?

Certains alliés des Lespinay seraient d’origine « italienne » : les Carheil, les Spadine, les Guiolle, etc., tous des « marchands » à l’origine, ce qui montrerait la vénalité des Lespinay. Rien ne vient confirmer cette affirmation, en dehors d’une tradition tardive et invérifiable relative aux Carheil. Toutes ces familles ont une histoire bien locale et noble depuis le début du XVe siècle. Il faudrait remonter avant pour une éventuelle origine étrangère (comme les Spadine, dont le nom serait anglais et pas italien).

Une partie des biens des épouses du fils et du petit-fils du trésorier a aussi été saisie, ce qui est soit une erreur, soit un abus de droit. Aucun des auteurs ne le mentionne alors que toutes les sources le disent clairement (mais elles sont à décharge…). En effet, Jean V et son fils Guillaume n’ont pas été héritiers de Jean IV de Lespinay, et en outre les biens de leurs épouses, totalement étrangères aux poursuites contre le trésorier et à sa famille, ne pouvaient être saisis. Il faudra des années pour en récupérer certains, dont Lanvaux et Auvers, déjà vendus aux Rohan (ce sont des terres de l’héritage Ploesquellec auquel ils étaient intéressés) et jusqu’à 40 ans pour récupérer les douaires de l’une des brus, Anne (Agnès) de St-Marsault, mariée trois fois.

La récupération de ces biens a été considérée comme un vol, une escroquerie manifeste de Guillaume de Lespinay à l’égard de l’État. Or les archives lues par les auteurs cités, de même que le livre de la Marquise de Lespinay sur le trésorier donnaient toutes les réponses… D’ailleurs, les auteurs rappellent à certain moment que Marie du Chaffault apporte lors de son mariage Auvers et Lanvaux en usufruit au trésorier ; ensuite ils les considèrent comme les propriétés du trésorier, alors qu’ils ont les moyens de voir qu’il s’agit d’une erreur (volontaire) du pouvoir pour se payer, à l’origine d’une longue procédure dont plusieurs traces explicites existent.

Nicole Dufournaud part de ces constatations peu élogieuses sur les Lespinay pour essayer de trouver pourquoi on n’a pas fait "rendre gorge" à Pierre de Lespinay, arrière-petit-fils du trésorier, comme on a essayé de le faire avec son petit-fils Guillaume. Elle reprend l’erreur relative aux terres de Lanvaux et Auvers, supposées volées par les Lespinay, et croit découvrir le pot aux roses en disant que Pierre de Lespinay a épousé en Eléonore du Perreau une « cousine germaine », pour récupérer les biens des Lespinay donnés aux du Perreau. Hélas, c’est une grossière erreur, la vérité étant bien plus intéressante (et plus susceptible encore de jugements négatifs de la part des auteurs cités) comme on le verra plus loin dans le chapitre relatif aux alliances des Lespinay.

Elle analyse fort mal la vie d’Anne de St-Marsault qu’elle croit occupée uniquement à assurer une succession, alors qu’elle a essayé toute sa vie, et réussi, à protéger ses enfants et elle-même tout en s’assurant des douaires très importants au détriment de ses époux successifs. Elle oublie aussi qu’elle était dame d’honneur de la duchesse d’Angoulême. Dans une thèse qui s’intéresse à la femme au XVIe siècle, elle n’a pas pu voir l’importance de l’exemple d’Anne de St-Marsault, celle de Jacqueline de Rymerswael ou celle enfin d’Eléonore du Perreau, toutes mariées à 16 ans pour satisfaire des intérêts familiaux menés par des hommes (et Marie du Chaffault, mariée à 12 ans ?) mais qui ont pu récupérer une bonne partie de leur pouvoir à travers divers actes où leurs intérêts apparaissent bien protégés. Elle affirme qu’aucun membre de la famille d’Anne ne contrôle ses secondes noces, alors que son frère Samson de St-Marsault est présent et mentionné dans le contrat de mariage. Il l’a probablement raccompagnée en Bretagne après son tour de Gascogne et de Poitou, pour l’assister en tant qu’aîné de ses frères vivants et membre du conseil de famille des filles mineures.

Rien ne prouve que l’amende féodale dont Jean de Laval menaçait Anne de St-Marsault ait été versée, puisque ses filles ont finalement été mariées dans le comté nantais comme l’exigeait le suzerain des filles du Chaffault. Mais comme la Marquise de Lespinay l’écrivait dans son livre sur le trésorier, cette affirmation est reprise telle quelle, alors que les textes disponibles n’en disent rien, mais au contraire montrent qu’à l’occasion du double mariage du Chaffault et St-Marsault, les Lespinay ont dû verser 10.300 livres, soit 5000 livres par épouse plus 300 livres, entre les mains de Guillaume Loysel, vassal et homme de confiance des du Chaffault. N. Dufournaud croit par erreur que cette amende visait le mariage d’Anne de St-Marsault et fait d’un faux mystère du paiement de l’amende une éventuelle collusion entre les Lespinay et leur suzerain, qui n’a probablement pas existé. En outre, la menace d'amende a été faite par le suzerain un an après le mariage de 1514 et le versement des 10.300 livres de dot, que les historiens ont pris pour une amende...

La même collusion est soupçonnée avec les Rohan de Blain alors que les Lespinay ont dû leur racheter partiellement les fiefs d’Auvers et Lanvaux faisant partie de l’héritage Chaffault-Ploesquellec, saisis et vendus abusivement par la Chambre des comptes de Nantes. Une troisième collusion est même soupçonnée puisque les Lespinay n’auraient pas payé les dettes du trésorier, bien que non héritiers, et alors que le patrimoine du trésorier a été saisi, une partie vendue et l’autre donnée à un conseiller du roi (Louis du Perreau), relation des Lespinay par ailleurs.

On affirme que Guillaume n’apparaît pas dans son contrat de mariage, ce qui est faux car il y apparaît en bonne place à plusieurs reprises. En général les règles décrites dans le double contrat de mariage Lespinay – du Chaffault – St-Marsault sont mal comprises. Il n’y a pas de "communauté" entre les Lespinay face aux du Chaffault. L’un, le trésorier, est l’usufruitier et des règles (habituelles) sont prévues en cas de décès des uns et des autres, les Lespinay s’engageant solidairement à respecter le contrat à l’égard des filles du Chaffault et de leur mère quelle que soit l’évolution de la situation. En outre, N. Dufournaud n’a pas vu que l’apport auquel les Lespinay se sont engagés pour le mariage de chaque sœur est de 5.000 livres et non de 1.000 livres, ce qui explique le premier versement de 10.300 livres mentionné en fin de contrat. Etc.

On nous signale que la parenté des filles du Chaffault n’était pas dupe de la mainmise des Lespinay sur la maison du Chaffault puisqu’elle aurait fait ajouter dans le contrat une clause lui donnant un droit de regard, alors même que c’est une règle du droit coutumier breton d’organiser un conseil de famille lorsque le père est décédé, d'autant plus lorsqu’il n’y a que des filles. Pourquoi chercher une « duperie », une « mainmise » qu’il a fallu contrebalancer par une clause habituelle et dont la mention n’est pas obligatoire dans le contrat puisque le conseil de famille est une institution par ailleurs classique ? Puis on nous ajoute l’existence d’un frère de Jean du Chaffault qui aurait dû prétendre à ses biens, ce qui sous-entend une duperie de plus. Or, Jean du Chaffault n’a pas de frère vivant, ou d’héritier masculin vivant lors de sa mort en 1512, ni d’ailleurs lors de la mort de sa cousine Pont-L’Abbé en 1499. Les règles successorales nobiliaires sont précises et si ce frère avait existé, bien que cadet, on l’aurait vu intervenir dans l’une des successions (Ploesquellec et du Chaffault) pour une part des biens roturiers ou par droit de rachat ou de retrait lignager sur les biens nobles. Cela n’a pas été le cas.

On affirme aussi que les Lespinay n’ont pas respecté le contrat de mariage en ne portant pas le nom des du Chaffault. Il est évident que tous les actes que nous connaissons montrent au contraire que tous les aînés ont porté pendant un siècle le nom des du Chaffault, mais sans abandonner le nom de Lespinay, porté en outre par tous les cadets. Il est ajouté que cette clause qui obligeait les descendants à porter le nom et les armes des du Chaffault est « étonnante », alors qu’elle est relativement fréquente et que Guillaume a un frère cadet, Robert, seigneur de Mallarit, qui conserve le nom de Lespinay. Par la suite un autre (demi-)frère va naître du mariage de Jean V avec Anne de St-Marsault, nommé Samson. Robert et Samson n’ayant pas d’enfants, les Lespinay vont se sentir partiellement dégagés de leur obligation d’abandonner le nom lignager. Mais ils porteront longtemps les deux noms, avec les armes écartelées, jusqu’à la vente de la terre du Chaffault.

Beaucoup d’erreurs du même type sont dues à la méconnaissance du droit de la famille et des biens au XVIe siècle. Mais le droit n’est pas seul en cause. Chez N. Dufournaud, le dossier prosopographique n’est pas maîtrisé : elle s’émerveille de la longévité surprenante d’Anne de St-Marsault (ca.1480-1538 : 58 ans) et de Marie du Chaffault (ca.1500-1555 : 55 ans), et cependant aucune n’a atteint 60 ans alors que le trésorier a atteint 80 ans. Elle ne connaît pas l’ouvrage de la Marquise de Lespinay sur Pierre de Lespinay, où il est clairement montré que Jacqueline de Romerswael est fille d’Adrien et de Jeanne de Grimberghe : alors elle en fait la fille d’Anne (ou Agnès) de St-Marsault, probablement à partir d’une mauvaise lecture des deux contrats relatifs au mariage Lespinay – du Perreau, erreur qui lui fait « résoudre », croit-elle, l’affaire du trésorier à la suite de Dominique Le Page, mais dans une mauvaise direction. Les généalogistes sont accusés de ne jamais s’occuper des ascendances féminines, ce qui est totalement faux, bien au contraire. Elle écrit aussi qu’à aucun moment « l’affaire » du trésorier n’est rappelée dans le contrat, alors qu’au contraire, à plusieurs reprises, est mentionnée la procédure des héritiers d’Anne de St-Marsault conduite par Samson de Lespinay contre Jacqueline de Rymerswael et ses enfants du Perreau, relative aux séquelles de « l’affaire ». Elle ne semble pas se rendre compte non plus que le mariage Lespinay – du Perreau a lieu au temple de Blain, alors que le contrat exigeait un mariage catholique. Etc.

 

Il ne s’agit pas ici de prendre parti mais d’assumer ses ancêtres, sans s’enfoncer dans les analyses marxistes de l’histoire, les jugements de valeur avec des relents de lutte des classes. Il y a eu de tout temps de fortes inégalités économiques et sociales. Il est important de les étudier et de voir comment a évolué la société, à la recherche d’une meilleure justice et d’une meilleure égalité entre les êtres humains. À côté des paysans pauvres, les Lespinay étaient « riches ». Au début du XVe siècle, leur richesse ne dépassait pas celle de paysans moyens, si certaines rémunérations en tant qu’hommes d’armes ou officiers administratifs ne leur avaient pas permis d’émerger progressivement. Ensuite, ils sont restés membres de la petite noblesse, bien que riches en terres et malgré deux alliances au sein de la moyenne noblesse, elle-même alliée à la grande noblesse. Ces compartiments sociaux au sein de la noblesse étaient assez rigides, les liens de vassalité remettant chacun à « sa » place. Les Lespinay de la branche aînée, comme d’autres, ont aussi des ancêtres non nobles, en particulier des serfs francs-comtois dont les archives ont été conservées (le servage a duré en Franche-Comté jusqu’à la révolution). Cette diversité est une richesse, si par hasard on oublie que la révolution de 1789 a voulu faire de tous des êtres libres, égaux et fraternels…

 

       Charles de Lespinay
La Mouhée 85110 Chantonnay

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